Le chat jaloux

Misti est jaloux du chiot de la maison. Il demande conseil au lutin du grenier… mauvaise idée!

 Le chat jaloux

Le chat jaloux est un conte que j’ai particulièrement aimé. On y parle de jalousie sans détour, mais aussi sans violence pour le jeune lecteur qui peut se situer librement parmi une foison de personnages.


Cocorico!

Une petite histoire que j’ai aimé pour son côté surréaliste:

Cocorico!


Contes autours du monde

Je vous propose un voyage autours du monde à travers les contes:

Le pêcheur de feuilles, conte albanais

Le rêve vendu, conte japonais

Le lièvre et le Grand Génie de la brousse, conte africain

La bride enchantée, conte hongrois

L’enfant serpent, conte algérien


La fée aux gros yeux

 

George Sand, La fée aux gros yeux

Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C’était la meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient antipathiques à ce point qu’elle entrait dans de véritables fureurs contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l’appartement, elle faisait des cris ridicules et s’indignait contre les personnes qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n’eût pas fait grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres insectivores, sans en excepter les rossignols, qu’elle traitait de cruelles bêtes. Elle s’appelait miss Barbara ***, mais on lui avait donné le surnom de fée aux gros yeux ; fée, parce qu’elle était très-savante et très-mystérieuse ; aux gros yeux, parce qu’elle avait d’énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie comparait à des bouchons de carafe.

Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle l’indulgence et la patience mêmes : seulement, elle s’amusait de ses bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, bien qu’elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à moins qu’elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des plus courts.

Un jour qu’elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la mère d’Elsie lui avait dit :

-Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal ! Je vous assure, ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.

Barbara lui avait répondu avec vivacité :

-Des lunettes, moi ? Jamais ! je craindrais de me gâter la vue !

Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de conviction triomphante, qu’elle ne changerait avec qui que ce soit les trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme les autres avec les loupes les plus fortes ; ses yeux étaient deux lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu’elle comptait les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus déliés, là où Elsie, qui avait ce qu’on appelle de bons yeux, ne voyait absolument rien.

Longtemps on l’avait surnommée miss Frog (grenouille), et puis on l’appela miss Maybug (hanneton), parce qu’elle se cognait partout ; enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu’elle était trop instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies merveilleuses qu’elle savait faire, disait :

-C’est une véritable fée !

Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait coutume de répondre :

-Qui sait ? Peut-être ! peut-être !

Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille chose, et miss Barbara répéta d’un air malin :

-Peut-être, ma chère enfant, peut-être ! Il n’en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d’Elsie ; elle ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n’y plus croire, et il n’eût pas fallu la prier beaucoup pour qu’elle y crût encore.

Le fait est que miss Barbara avait d’étranges habitudes. Elle ne mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n’était même pas bien certain qu’elle dormît, car on n’avait jamais vu son lit défait.

Elle disait qu’elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand matin, en s’éveillant, parce qu’elle ne pouvait dormir que dans un lit dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu’Elsie quittait le salon en compagnie de sa bonne qui couchait auprès d’elle, miss Barbara se retirait avec empressement dans le pavillon qu’elle avait choisi et demandé pour logement, et on assurait qu’on y voyait de la lumière jusqu’au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.

La bonne d’Elsie en disait tant, qu’un beau soir, Elsie éprouva un irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et de surprendre les mystères du pavillon.

Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit ? Il fallait faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée étroite, sinueuse et toute noire !

-Jamais, pensa Elsie, je n’aurai ce courage-là. Les sots propos des bonnes l’avaient rendue peureuse. Aussi ne s’y hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à questionner Barbara sur l’emploi de ses longues veillées.

-Je m’occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma journée entière vous est consacrée ; le soir m’appartient. Je l’emploie à travailler pour mon compte.

-Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours ?

-Plus on étudie, mieux on voit qu’on ne sait rien encore.

-Mais qu’est-ce que vous étudiez donc tant ? Le latin ? le grec ?

-Je sais le grec et le latin. C’est autre chose qui m’occupe.

-Quoi donc ? Vous ne voulez pas le dire ?

-Je regarde ce que moi seule je peux voir.

-Vous voyez quoi ?

-Permettez-moi de ne pas vous le dire ; vous voudriez le voir aussi, et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un chagrin pour vous.

-C’est donc bien beau, ce que vous voyez ?

-Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans vos rêves.

-Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie !

-Non, mon enfant, jamais ! Cela ne dépend pas de moi.

-Eh bien, je le verrai ! s’écria Elsie dépitée. J’irai la nuit chez vous, et vous ne me mettrez pas dehors.

-Je ne crains pas votre visite. Vous n’oseriez jamais venir !

-Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats ?

-Il faut de la patience et vous en manquez absolument. Elsie prit de l’humeur et parla d’autre chose. Puis elle revint à la charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire le soir à son pavillon, mais en l’avertissant qu’elle ne verrait rien ou ne comprendrait rien à ce qu’elle verrait.

Voir ! voir quelque chose de nouveau, d’inconnu, quelle soif, quelle émotion pour une petite fille curieuse ! Elsie n’eut pas d’appétit à dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait les heures, les minutes.

Enfin, après les occupations de la soirée, elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa gouvernante.

A peine étaient-elles dans le jardin qu’elles firent une rencontre dont miss Barbara parut fort émue. C’était pourtant un homme d’apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères d’Elsie. Il n’était pas beau : maigre, très-brun, les oreilles et le nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide, craintif même ; hors de ses leçons, il disparaissait comme s’il eût éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le soir, en attendant l’heure de présider au coucher de ses élèves, il se promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal à personne, mais paraissait être l’indice d’une tête sans réflexion livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n’en jugeait pas ainsi.

Elle avait M. Bat en horreur, d’abord à cause de son nom qui signifie chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur de porter un pareil nom, il faut s’expatrier afin de pouvoir s’en attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte de préventions contre lui, elle lui en voulait d’être de bon appétit, elle le croyait vorace et cruel.

Elle assurait que ses bizarres promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et cachaient les plus sinistres desseins.

Aussi, lorsqu’elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie sentit trembler son bras auquel le sien s’était accroché. Qu’y avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût dehors jusqu’au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient plus tard qu’Elsie, la plus jeune des trois ? Miss Barbara n’en fut pas moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir de lui dire d’un ton sec :

-Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit ?

M. Bat fit un mouvement pour s’enfuir ; mais, craignant d’être impoli, il s’efforça pour répondre et répondit sous forme de question :

-Est-ce que ma présence gêne quelqu’un, et désire-t-on que je rentre ?

-Je n’ai pas d’ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur, mais il m’est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec la famille.

-Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive clarté des lampes.

-Ah ! vos yeux craignent la lumière ? J’en étais sûre ! Il vous faut tout au plus le crépuscule ? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute la nuit ?

-Naturellement ! répondit le précepteur en s’efforçant de rire pour paraître aimable : ne suis-je pas une bat ?

-Il n’y a pas de quoi se vanter ! s’écria Barbara en frémissant de colère.

Et elle entraîna Elsie interdite, dans l’ombre épaisse de la petite allée.

-Ses yeux, ses pauvres yeux ! répétait Barbara en haussant convulsivement les épaules ; attends que je te plaigne, animal féroce !

-Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.

-Sans doute, sans doute ! Mais comme il prend sa revanche dans l’obscurité ! C’est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.

Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu’elle crut déshonorantes et dont elle n’osa pas demander l’explication. Elle était encore dans l’ombre de l’allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s’ouvrir devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu’elle recula en forçant miss Barbara à reculer aussi.

-Qu’y a-t-il ? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.

-Il y a… il n’y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe devant la porte du pavillon. C’est lui qui se promène dans votre parterre.

-Ah ! s’écria miss Barbara indignée, je devais m’y attendre. Il me poursuit, il m’épie, il prétend dévaster mon ciel ! Mais ne craignez rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.

Elle s’élança en avant.

-Ah çà ! monsieur, dit-elle en s’adressant à un gros arbre sur lequel la lune projetait l’ombre des objets, quand cessera la persécution dont vous m’obsédez ?

Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l’interrompit en l’entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant :

-Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus et je ne pense pas qu’il ait eu l’idée de nous suivre.

-Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous expliquez-vous qu’il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l’avions laissé derrière et ne l’avons ni vu ni entendu passer à nos côtés ?

-Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie ; c’est le plus court chemin et c’est celui que je prends souvent quand le jardinier ne me regarde pas.

-Non, non ! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête !

Je parie qu’il rôde devant mes fenêtres !

Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d’un instant, elle vit l’ombre mouvante d’une énorme chauve-souris passer et repasser sur les murs du pavillon. Elle n’en voulut rien dire à miss Barbara, dont les manies l’impatientaient en retardant la satisfaction de sa curiosité. Elle la pressa d’entrer chez elle en lui disant qu’il n’y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.

-D’ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer la fenêtre et les rideaux.

-Voilà qui est impossible ! répondit Barbara. Je donne un bal et c’est par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.

-Un bal ! s’écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement ?

des invités qui doivent entrer par la fenêtre ? Vous vous moquez de moi, miss Barbara.

-Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe qu’elle posa sur le bord de la fenêtre ; des toilettes magnifiques, un luxe inouï !

-Si cela est, dit Elsie ébranlée par l’assurance de sa gouvernante, je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez dû m’avertir, j’aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.

-Oh ! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d’or et de pierreries, vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.

Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit de l’eau et du miel dans une soucoupe en disant :

-Je prépare les rafraîchissements.

Puis, tout à coup, elle s’écria :

-En voici un ! c’est la princesse nepticula marginicollella avec sa tunique de velours noir traversée d’une large bande d’or. Sa robe est en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille d’orme, c’est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour.

Attendez ! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine germaine, la belle malella, dont la robe noire a des lames d’argent et dont la jupe frangée est d’un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère cemiostoma spartifoliella, qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici des roses pour vous, marquise nepticula centifoliella. Regardez, chère Elsie ! admirez cette tunique grenat bordée d’argent. Et ces deux illustres lavernides : linneella, qui porte sur sa robe une écharpe orange brodée d’or, tandis que schranckella a l’échappe orange lamée d’argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges soyeuses et l’heureuse répartition des quantités ! L’adélide panzerella est toute en drap d’or bordé de noir, sa jupe est lilas à frange d’or. Enfin, la pyrale rosella, que voici et qui est une des plus simples, a la robe de dessus d’un rose vif teintée de blanc sur les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d’un brun clair ! Elle n’a qu’un défaut, c’est d’être un peu grande ; mais voici venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d’autres blanches avec des perles sur de la gaze. Dispunctella a dix gouttes d’or sur sa robe d’argent. Voici de très-grands personnages d’une taille relativement imposante : c’est la famille des adélides avec leurs antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d’or vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus beaux colibris. Et, à présent, voyez ! voyez la foule qui se presse ! Il en viendra encore, et toujours ! et vous, vous ne saurez laquelle de ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des antennes et des pattes sont d’une délicatesse inouïe et je ne pense pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un langage, la gentillesse de leurs attitudes. N’est-ce pas, Elsie, que c’est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci ?

-Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque rien de ce que vous me décrivez avec tant d’enthousiasme. J’aperçois bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.

-Elle ne voit pas ! elle ne distingue pas ! s’écria douloureusement la fée aux gros yeux. Pauvre petite ! j’en étais sûre ! Je vous l’avais bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure !

Heureusement, j’ai su compatir à la débilité de vos organes ; voici un instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j’ai emprunté pour vous à vos parents. Prenez et regardez.

Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d’habitude, Elsie eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d’un de ces petits êtres ; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l’avait pas trompée : l’or, la pourpre, l’améthyste, le grenat, l’orange, les perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui volent la nuit, à peine saisissables au regard de l’homme.

-Ah ! voilà ! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la même question ! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, c’est-à-dire qu’elles n’ont, pas plus que les enfants, l’idée saine des lois de l’univers. Elles croient que tout a été créé pour l’homme et que ce qu’il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas exister.

Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m’appelle, je sais que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l’homme utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n’a encore eu l’idée de les tourmenter.

-Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les rossignols s’en nourrissent, sans compter les chauves-souris !

-Les chauves-souris ! Ah ! vous m’y faites songer ! La lumière qui attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la gueule ouverte, avalant tout ce qu’elles rencontrent. Allons, le bal est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.

Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon :

-Je vous l’avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été déçue dans votre attente, vous n’avez vu qu’imparfaitement mes petites fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec une loupe, on ne voit qu’un objet à la fois, et, quand cet objet est un être vivant, on ne le voit qu’au repos. Moi, je vois tout mon cher petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd’hui. La soirée était trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C’est dans les nuits d’orage que j’en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d’autres qui, selon la saison, éclosent à une courte existence d’ivresse, de parure et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes savantes et patientes les étudient avec soin et que l’on ait publié de gros livres où ils sont admirablement représentés avec

-Est-ce qu’il y en a de plus petits que ceux que vous m’avez montrés ? dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s’était appuyée sur la rampe.

Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n’avait pas eu toute la surprise et tout le plaisir qu’elle se promettait et le sommeil commençait à la gagner.

-Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l’homme et aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n’en peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour nous, s’arrête la vie universelle ? Qui nous prouve que les puces n’ont pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en nourrissent d’autres, et ainsi jusqu’à l’infini ?

Quant aux papillons, puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont incontestablement plus beaux que les gros, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en existe pas une foule d’autres encore plus beaux et plus petits dont les savants ne soupçonneront jamais l’existence.

Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu’Elsie, qui s’était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de tout son coeur, lorsqu’un choc inattendu enleva brusquement la petite lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les genoux d’Elsie réveillée en sursaut.

-Une chauve-souris ! une chauve-souris ! s’écria Barbara éperdue en cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.

Elsie s’était vivement levée sans savoir où elle était.

-Là ! là ! criait Barbara, sur votre jupe, l’horrible bête est tombée aussi, je l’ai vue tomber, elle est sur vous !

Elsie n’avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant :

-Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien !

-Tuez-la, étouffez-la, Elsie ! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais génie, cet affreux précepteur qui me persécute !

Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante ; elle n’aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu qu’elles détruisent une multitude de cousins et d’insectes nuisibles. Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre animal ; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant M. Bat s’échapper du mouchoir et s’élancer sur miss Barbara, comme s’il eût voulu la dévorer !

Elsie s’enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris volait en rond autour du pavillon.

-Mon Dieu ! s’écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma pauvre fée ! Ah ! si j’avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie !

La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.

-Ma chère enfant, lui dit-il, c’est bien et c’est raisonnable de sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d’une bonne action, miss Barbara n’a eu aucun mal. En l’entendant crier, j’étais accouru, vous croyant l’une et l’autre menacées de quelque danger sérieux. Votre gouvernante s’est réfugiée et barricadée chez elle en m’accablant d’injures que je ne mérite pas. Puisqu’elle vous abandonne à ce qu’elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me permettre de vous reconduire à votre bonne, et n’aurez-vous point peur de moi ?

-Vraiment, je n’ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit Elsie, vous n’êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.

-Singulier, moi ? Qui peut vous faire penser que j’aie une singularité quelconque ?

-Mais… je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l’heure, monsieur Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, car, si j’avais écouté miss Barbara, c’était fait de vous !

-Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends maintenant ce qui s’est passé et je vous bénis de m’avoir soustrait à la haine de cette pauvre fée, qui n’est pas méchante non plus, mais qui est bien plus singulière que moi !

Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner, elle remarqua qu’il avalait avec délices des tranches de boeuf saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en conclut que le précepteur n’était pas homme à se régaler de micros, et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses vapeurs.


La rue Broca

Il est des textes qui marque l’enfance. Je classe « Les contes de la rue Broca » parmi ceux- là.

Cette ouvrage regroupe une quinzaine d’histoires dont La sorcière du placard à balais, à lire, relire et surtout partager avec les plus jeunes.


Copyright © 2011 1, rue des contes. All rights reserved. Création par Open Linking - Mentions Légales

extension Network-wide options par YD - Développeur Wordpress